Au delà des thématiques de travail qui en définitive, tournent toujours autour des mêmes sujets que sont la Vie, la Mort, l’Amour, le sens que l’on doit donner à ce que nous faisons pour sortir de la vacuité de nos existences ; ce qui me tient à cœur en ce moment c’est le lien qui peut exister entre la liberté du mouvement (et donc la souplesse des corps à travers l’intelligence et la disponibilité des jeux articulaires) et la liberté au sens des choix que nous pouvons entreprendre au milieu des contraintes qui encadrent notre existence. Là liberté de penser me semble intrinsèquement liée à la liberté de mouvement puisque l’un et l’autre n’existent pas séparément. Je trouve intéressant que cette question se pose aujourd’hui à l’échelle mondiale pour ce qui concerne les flux migratoires entre le Nord et le Sud et notamment à l’endroit du Détroit de Gibraltar ou à la frontière entre le Mexique et les USA. Là où beaucoup trouvent dans ces deux phénomènes des explications économiques où la simple fuite de la répression, j’y vois plutôt la nécessité pour les hommes d’exercer ce qu’il leur reste dans certains cas extrêmes : la liberté de mouvement. Cette dernière n’est pas sans être accompagnée d’un changement dans la façon de concevoir le monde et les hommes. Il y a aussi changement de vision. Probablement que c’est en raison de la confrontation avec les autres cultures. Mais aussi parce que celui qui bouge ne ressent pas la même chose que celui qui est immobile. C’est une question de point de vue et d’état de corps. Ne dit-on pas que lire dans le train développe autrement l’imaginaire que de lire allongé dans son lit. Celui qui peut tourner la tête en arrière et lever les yeux élargie son champ de vision. Celui qui peut de ses mains toucher la terre, ou déposer son ventre au sol se retourner sur lui-même et avec son dos labourer la terre puis se relever d’un bon et sauter dans les airs avec un cri de rage fait une expérience unique de son rapport au monde.
Je reste fasciné et ému lorsque, par le travail, le danseur parvient à mobiliser des zones du corps qui restaient jusque là « inertes », comme autant de territoires en friche ou inconnus. Je suis troublé quand je demande un geste conscient ou une qualité à danseur celui me rétorque par des mots la difficulté qu’il rencontre et bientôt les excuses qu’il trouve pour ne pas entrer dans la proposition que je lui fais. Je comprends alors que si je n’obtiens pas le résultat voulu (qui serait un mouvement libre de tout préjuger) c’est parce que dans la tête de l’interprète il y a quelque chose qui coince. Il est comme prisonnier d’une idée fixe qui l’empêche de voir que juste à côté de lui, et même en lui, il reste une zone inexplorée. Et qu’il suffit qu’il se laisse conduire par le mouvement pour découvrir un vaste horizon devant lui dont l’immensité le griserait probablement les heures encore qui suivraient la répétition. Il y a là un malentendu certain. Celui où le danseur au nom de sa liberté, réclame le droit de ne pas entrer dans cette « démarche ». Car s’il « est conduit » c’est qu’il ne le « fait » pas ce geste mais qu’il lui est « donné ». Or s’il ne le fait pas, si le geste se fait en lui comme à son insu, il croit que c’est au détriment de sa liberté et éprouve un sentiment violent de révolte. Alors qu’il me semble que la question de la liberté se joue non pas dans la capacité à s’approprier le résultat, ici le geste, mais le choix que je fais de servir ce geste. Ce qui importe c’est le sens qui en résulte et la place qui est laissé à celui qui regarde d’imagine qu’il veut.